Chemin des artistes - 2026
Couleurs

Poses longues, eau qui file, ciels qui s'étirent : Couleur parle du temps qui passe et de la nature qui le donne à voir. En retirant la couleur, il ne reste que la matière, la lumière et le mouvement. Sauf que, deux fois, je n'ai rien retiré du tout.



L'immobile
Face à Skógafoss, l'échelle se perd. Soixante mètres de chute, un rideau d'eau que la pose longue transforme en voile, et au pied, une silhouette minuscule, immobile.
Le temps de l'exposition, l'eau a continué de tomber, la brume de monter, les galets de rouler. Lui n'a pas bougé. C'est peut-être ça, le sujet : un instant figé au milieu de ce qui ne s'arrête jamais.
La première image montre le lieu. La seconde ne garde que l'essentiel : un homme, une cascade, et tout ce qui les sépare.
01
skogafoss, Islande
Reynisdrangar
Au large de la plage noire de Vík, les Reynisdrangar surgissent de la brume comme des ombres qui auraient oublié de partir. La légende veut que ce soient des trolls, surpris par le jour alors qu'ils tiraient un navire vers le rivage, et changés en pierre pour toujours.
Ce jour-là, le ciel et la mer se confondaient. Plus d'horizon, seulement des gris superposés, des aiguilles à peine dessinées, et le sable volcanique, d'un noir absolu, comme seul point d'appui.
La première image montre les géants figés. La seconde s'approche du rivage : l'écume qui avance, le sable qui retient, cette frontière mouvante où la mer revient sans cesse, sans jamais rien emporter des trolls.


02
Vik, Islande


La chute d'or
Gullfoss, la « chute d'or ». La rivière Hvítá s'y jette en deux paliers dans un canyon étroit, avec un grondement qu'on sent dans la poitrine bien avant de voir l'eau.
Ici, rien ne tient en place. Le courant déferle, se replie, recouvre tout. La pose longue efface la violence et ne garde que le mouvement : une matière lisse, presque soyeuse, qui coule autour de la roche comme du temps liquide.
La première image montre la puissance de la chute. La seconde s'arrête sur un seul rocher, debout au milieu du flot. Depuis des siècles, l'eau passe. Lui reste.
03
Gullfoss, Islande
Pont romain
Au creux d'une vallée ardéchoise, un pont de pierre enjambe encore la rivière. Une seule arche, montée en lauzes posées sur la tranche, sans ciment, tenue par le seul équilibre des pierres entre elles.
Les chemins qu'il reliait ont disparu, les pas qui le traversaient aussi. La végétation a pris sa place sur le tablier, les arbres poussent à ses pieds, l'eau continue de passer dessous. Le pont, lui, garde sa courbe.
La première image le montre dans son écrin de roche et de forêt. La seconde s'approche des pierres : chaque lauze, chaque arête, chaque herbe accrochée raconte des siècles de patience. Ce que les hommes ont construit, la nature a décidé de le garder.


04
Saint-Sylvestre, Ardèche


Tourbillon
Au pied de la tour Eiffel, un carrousel tourne. La pose longue le transforme en tourbillon de lumière, une spirale où plus rien n'a de forme, ni chevaux, ni enfants, seulement le mouvement.
Autour, la ville vit à son rythme : passants qui traversent, voitures qui filent, silhouettes qui s'effacent avant même d'avoir été vues. Seule la tour reste nette, dressée au-dessus de l'agitation depuis plus d'un siècle.
La première image oppose le manège et le monument, ce qui tourne et ce qui demeure. La seconde descend dans la rue : des fantômes sur le passage piéton, des lumières qui s'allument, et la dame de fer en arrière-plan, immobile témoin de tout ce qui passe.
05
Carrousel, Paris
Grande roue
Chaque fin d'année, Valence s'illumine. À côté de la fontaine monumentale, la grande roue des fêtes se dresse au-dessus des chalets et des guirlandes, le temps de quelques semaines.
La nuit, la pose longue la transforme en anneau de lumière. Les nacelles disparaissent, les rayons s'effacent, il ne reste qu'un cercle blanc qui tourne sur le noir du ciel. Au sol, la place est presque vide, comme si la fête continuait sans personne.
La première image montre la roue dans sa ville, entre les arbres et les façades. La seconde entre dans le mouvement : la structure d'acier, seule partie immobile, au cœur d'un tourbillon de lumière. Une machine faite pour tourner, et un instant où le temps semble tourner avec elle.


06
Valence, Drôme

Givre
Un matin de janvier, sur les hauts plateaux du Vercors, près du col du Rousset. Le brouillard a effacé l'horizon, la neige a effacé le sol. Plus de ciel, plus de relief, seulement du blanc à perte de vue.
Au milieu de ce vide, un bosquet de hêtres. Le givre a recouvert chaque branche, chaque rameau, comme une dentelle posée sur le bois noir. Les arbres semblent flotter, suspendus dans un espace sans limites, tenus seulement par leurs troncs plantés dans la pente.
Une image presque silencieuse. Le froid a ralenti le temps, le paysage s'est réduit à l'essentiel : quelques lignes sombres sur une page blanche.
07
Col de Rousset, Drôme
L'ombre du cloître
Face à Cannes, sur l'île Saint-Honorat, les moines ont élevé au Moyen Âge une tour-monastère pour se protéger des pirates venus de la mer. Derrière ses murs épais se cache un cloître sur deux niveaux, inattendu au cœur d'une forteresse.
La légende veut que certaines de ses colonnes viennent de Constantinople, rapportées par-delà la Méditerranée pour soutenir ces arcs de pierre. Vrai ou non, elles sont là depuis des siècles, alignées dans la pénombre, gardiennes silencieuses d'un lieu fait pour la prière et la défense.
Cette image a été prise avant la restauration. Les murs portaient encore leurs cicatrices, la poussière couvrait le sol, et le soleil dessinait sur la terre battue l'ombre des arches. Un instant suspendu entre ce que le lieu a été et ce qu'il allait redevenir.


08
Monastère fortifié, île Saint-Honorat, Lérins


Dix secondes à l'Etoile
Place de l'Étoile, douze avenues convergent vers un seul point. Autour de l'Arc de Triomphe, la circulation ne s'arrête jamais : voitures, scooters, bus, un flot continu qui tourne sans fin autour du monument.
Dix secondes de pose suffisent pour tout effacer. Les véhicules deviennent des traînées de lumière, les nuages s'étirent dans le ciel, les gouttes d'une averse à peine passée restent accrochées à l'objectif. Seule la pierre ne bouge pas.
La première image s'approche du Départ des volontaires de 1792, le haut-relief de Rude, figé dans son élan au-dessus du tumulte. La seconde montre l'Arc dans son ensemble, massif et immobile, au centre d'une ville qui ne cesse jamais de passer.
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L'Arc de Triomphe, Paris
Les fantômes de Saint-Marc
On prête à Napoléon d'avoir appelé la place Saint-Marc « le plus beau salon d'Europe ». À la tombée du jour, quand les arcades des Procuraties s'allument et que la basilique s'efface dans le soir, le salon se vide lentement de ses visiteurs.
La pose longue fait le reste. Les passants deviennent des ombres translucides, des silhouettes qui traversent la place sans laisser de trace. Seul un homme, immobile, reste parfaitement net au milieu de ces fantômes.
La première image s'approche de lui : penché sur son téléphone, ancré dans le dallage, pendant qu'autour de lui les autres se dissolvent. La seconde ouvre sur la place entière, le campanile dressé vers le ciel, la basilique au fond, et cette foule devenue brume. Venise a toujours su donner l'impression que le temps y passe autrement.


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Place Saint-Marc, Venise


La tour allumée
Sous le viaduc du pont de Bir-Hakeim, là où passe le métro aérien, les colonnes de métal rivetées forment une galerie face à la Seine. Au bout, la tour Eiffel.
Il est 21 h. Pendant cinq minutes, comme chaque heure à la nuit tombée, la tour scintille. Des milliers d'ampoules s'allument et s'éteignent en désordre, et la pose longue les fixe toutes ensemble, transformant la dame de fer en dentelle de lumière.
La première image joue d'un alignement : un lampadaire du pont vient se poser au sommet de la tour, comme si elle tenait la lumière à bout de bras. La seconde recule et dévoile la structure du pont, ses piliers alignés, ses lampes étoilées, et la tour encadrée au loin. Deux monuments de fer, nés à quelques années d'écart, qui se répondent depuis plus d'un siècle.
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Pont de Bir-Hakeim, Paris
Le planeur
Au-dessus de Rémuzat, dans les Baronnies, les falaises du rocher du Caire servent de refuge aux vautours fauves. Disparus de la région, ils y ont été réintroduits à la fin des années 1990 et planent à nouveau sur la vallée de l'Oule.
Près de trois mètres d'envergure, et presque aucun battement d'ailes. Le vautour se laisse porter par les courants chauds qui montent des pentes, tourne lentement, profite de l'air sans jamais lutter contre lui.
L'image le saisit en plein virage, ailes déployées au-dessus des collines, chaque plume dessinée. Un instant de vol libre, entre ciel et montagne, au rythme lent de ceux qui ont tout leur temps.

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Vautour fauve, Rémuzat, Drôme provençale

Le retour de la couleur
Dans le canton de Fribourg, la Jogne s'est frayé un chemin entre deux parois de calcaire. Au fond des gorges, l'eau ralentit, devient miroir, et reflète les falaises, les arbres et le ciel. La mousse couvre les rochers, la lumière filtre à travers les feuillages.
Ici, la couleur revient. Le vert de la mousse, le gris clair de la pierre, l'eau translucide : tout ce que le reste de la série avait choisi d'effacer.
Cette image casse le rythme. Elle rappelle ce qu'est la couleur quand elle s'impose, pour mieux faire comprendre ce qu'elle devient quand elle se retire. Car parmi les images en noir et blanc de cette série, deux n'ont jamais perdu leurs couleurs. Le monde, ce jour-là, les avait simplement éteintes.
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Gorges de la Jogne, SuisseGorges de la Jogne, Suisse
